Le Dahlia noir et Jack l’Eventreur – l’Interview de Stéphane Bourgoin

En pleine promotion pour la sortie de ses deux derniers ouvrages, Qui a tué le Dahlia Noir ? (chez Ring) et le Livre Rouge de Jack l’Eventreur (chez Points),  Stéphane Bourgoin, spécialiste incontournable des tueurs en série nous a reçu à la terrasse d’un café parisien pour répondre à une interview exclusive pour www.police-scientifique.com   

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Police Scientifique : Vous venez de sortir récemment, Le livre rouge de Jack l’Eventreur (le 23 octobre aux éditions POINTS) et Qui a tué le Dahlia Noir ? (le 30 octobre 2014 aux éditions RING). Qu’est-ce-qui vous a poussé à écrire sur ces deux affaires ?

 

Stéphane Bourgoin : Ces deux affaires sont des « coldcase » sur lesquels les légendes urbaines, les rumeurs et les théories totalement « bidon » ont pris le pas sur les faits.

Les faits existent, les rapports d’autopsie existent, les photographies de scènes de crime existent mais tous les auteurs ayant écrit sur ces deux affaires se sont presque toujours copiés les uns les autres.

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La une du Los Angeles Examiner le 15 janvier 1947

Pour le Dahlia noir, les auteurs n’ont jamais pu accéder à la source essentielle du dossier qui est le rapport d’autopsie du 16 janvier 1947. Les médias se sont emparés de l’enquête, ont vu les témoins, ont kidnappé la mère de la victime, ont manipulé des objets envoyés par l’auteur présumé à la presse….  Ils étaient présents sur la scène de crime avant même l’arrivée des policiers et ont complètement piétiné les lieux. En résumé, toute l’enquête a été confisquée par les médias.

D’ailleurs, l’édition du journal du Los Angeles Herald Examiner qui sort le 15 janvier 1947 est la 2ème meilleure vente de toute l’histoire de la presse américaine devant même l’annonce de Pearl Harbor en 1941 et juste derrière l’édition du journal annonçant la fin de la 2nde Guerre Mondiale, ce qui est absolument hallucinant ! Ce qui a engendré un fort effet médiatique, ce sont les faux aveux par centaines (on estime qu’il y a eu entre 400 et 500 personnes ayant avoué être l’assassin du Dahlia noir). A partir de là, cela a donné lieu à des tas de fantasmes. Par exemple, le premier journaliste présent sur la scène de crime indique que l’on a tranché un lobe d’oreille à Elisabeth Short, qu’on l’a brûlée avec des mégots de cigarettes et qu’on lui a tranché un sein emporté par le meurtrier mais tout est faux ! Certains auteurs indiquent également qu’elle n’avait pas de vagin, qu’elle était une prostituée, qu’elle a été victime d’un contrat de la mafia, tout cela est aussi totalement inventé.

« L’assassin a gardé la victime vivante pendant deux jours en commettant des actes absolument effroyables »

Scène de crime du Dahlia noir
La scène de crime d’Elisabeth Short alias le Dahlia noir

Si j’ai voulu faire un livre sur le Dahlia noir, c’est que pour moi, il fallait impérativement revenir aux faits. J’ai une conviction profonde en voyant les photographies de la scène de crime et en sachant que l’assassin a gardé la victime vivante pendant deux jours en commettant des actes absolument effroyables. Il lui a par exemple fait manger ses propres excréments, a enfoncé ses poils pubiens dans ses parties intimes, lui a découpé des morceaux des peaux qu’il lui a enfoncés dans le corps… Tout cela est un rituel qui est extrêmement réfléchi et sophistiqué. Pour moi, il ne s’agit pas d’un premier crime issu de la colère. J’étais donc persuadé qu’il avait tué auparavant.


Avant d’aller plus loin, j’ai fait valider cette hypothèse auprès des « profilers » de l’académie nationale du F.B.I à Quantico aux États-Unis qui m’ont dit qu’effectivement il ne s’agissait pas d’un premier crime.

C’est alors que pendant près de quinze années j’ai accumulé des dossiers que j’ai synthétisés sur plus de cinq mille tableaux dont quatre sont reproduits dans l’ouvrage. Sur chacun des ces tableaux sont inscrites entre trois et quatre affaires criminelles… Je vous laisse faire le calcul … Cela fait entre 15 et 20.000 « coldcase » ! C’est énorme.

Boucher de cleveland
Crimes en série du Boucher de Cleveland

J’ai donc recoupé toutes ces informations entre elles et je suis tombé sur un individu décrit comme un boiteux de plus d’1m90, se baladant tout le temps avec une grande lame de boucher. Il s’agit d’un ex-militaire qui a plus de cinquante-cinq condamnations à son actif et qui est identifié comme suspect potentiel en 1936 après le meurtre de Florence Poulilo dans les affaires du « boucher de Cleveland ». Cette personne aurait également été boucher à Cleveland en 1936.

Il est également suspecté, de par sa description, d’être l’assassin de la riche héritière Georgette Bauerdorf en 1944, à Los Angeles, dont le corps était retrouvé dans une baignoire. Pour ce cas précis, il n’y a pas de rituel particulier tout simplement parce que la victime s’est débattue et a hurlé. L’assassin s’est donc enfui rapidement, en empruntant le véhicule de la victime. Quelques minutes plus tard, des témoins l’aperçoivent abandonnant son véhicule non loin de son habitation de Los Angeles. Les témoins décrivent un homme de grande taille, vêtu d’un uniforme militaire et boiteux. Ces témoignages peuvent être confrontés aux constatations policières, qui indiquent qu’une lampe au-dessus de la porte d’entrée de l’appartement de Georgette Bauerdorf se situait à près de deux mètres de hauteur et a été dévissée par l’assassin afin de ne pas être vu lors de son introduction dans l’appartement. Or dans ce vestibule, ne figure aucun tabouret, aucune chaise, absolument rien ne permettant à quelqu’un de monter et de dévisser cette lampe. Il s’agit donc forcément d’une personne de grande taille. Donc tout cela forme un faisceau de présomptions d’identité du tueur. Je ne dis pas que ma théorie est exacte à 100% mais tout pointe dans la même direction.

« Dans cet ouvrage je détruis un peu toutes ces théories farfelues qui ont été émises sur les crimes de Jack l’Éventreur, pour revenir aux faits »

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Un policier découvre le corps de Polly Nichols

Concernant l’affaire de Jack l’Éventreur, je suis honnête car je ne l’identifie pas. Je dis que dans l’état actuel de l’enquête on ne peut pas identifier Jack l’Éventreur. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il ne s’agit pas du chirurgien de la reine Sir William Gull qui aurait soi disant tué les victimes à bord d’un fiacre. Or lorsqu’on lit tous les rapports d’autopsie, on s’aperçoit que toutes les victimes ont été tuées sur place en pleine nuit, et même en plein jour pour l’une des victimes et qu’elles n’ont pas été transportées ailleurs. Il ne s’agit pas non plus d’un complot franc-maçon, ce n’est pas non plus le petit fils de la reine Victoria… Dans cet ouvrage je détruis un peu toutes ces théories farfelues qui ont été émises sur les crimes de Jack l’Éventreur, pour là aussi en revenir aux faits. Les faits on les connaît, on dispose également des rapports d’autopsie, mais en aucun cas on ne peut accuser quiconque d’être le meurtrier. Alors « je m’amuse » un peu dans un des chapitres du livre, en faisant un peu comme beaucoup d’auteurs… C’est à dire en prenant quelqu’un de célèbre que j’accuse volontairement d’être Jack l’Éventreur. Il s’agit là d’un exercice de style plus qu’autre chose. Ce chapitre est en quelque sorte fait pour « accuser » tous ces auteurs qui font un peu l’inverse de ce que j’essaie de faire. Généralement ils choisissent un suspect à l’avance, plus il est connu mieux c’est, et tentent ensuite de faire coïncider les faits avec leurs théories. Ce n’est heureusement pas comme cela que travaillent les enquêteurs et heureusement ! (rires)

 

Depuis 1947, la police technique et scientifique s’est considérablement développée tant par l’avancée de nouvelles techniques que par la préservation des traces et indices ou par la création de bases de données. De nos jours un meurtre comme celui du Dahlia noir ne serait-il pas élucidé ?

LEIMERT PARK
Journalistes et policiers autour du corps du Dahlia noir

Je pense que l’on aurait pu peut-être identifier le tueur avec les moyens modernes. En même temps, on s’aperçoit aussi que pour Émile Louis, il a fallu près de vingt ans pour le confondre. Les disparus de Mourmelon, les meurtres de la gare de Perpignan, le meurtre d’Élodie Kulik, sont autant d’affaires où il faut quand même du temps surtout quand rien ne relie l’assassin et la victime, comme c’est le cas pour la plupart des tueurs en série.

 

Dans 98% des cas, l’assassin et sa victime ne se connaissent pas. Il s’agit donc d’enquêtes très difficiles à mener. Par contre, contrairement à ce qu’il s’est passé sur la scène du Dahlia noir en 1947, une scène de crime comme celle-ci serait de nos jours totalement sécurisée et préservée par les services de police.

 

Pourquoi ces deux affaires tristement célèbres continuent toujours de passionner le public après autant d’années ?

Elisabeth Short Black Dahlia
Elisabeth Short

Je pense que cette médiatisation tient énormément aux surnoms que l’on a donnés à la fois au tueur et à sa victime. Je pense que si on avait parlé uniquement du meurtre d’Élisabeth Short, ce crime n’aurait pas eu autant d’ampleur. Or le nom du « Dahlia noir » a marqué les esprits. Cette histoire a également marqué les mémoires parce qu’il s’agit un peu du mythe américain à l’envers. L’histoire de cette jeune provinciale qui débarque à Hollywood en 1946 en rêvant de devenir vedette ou starlette et qui finit par devenir une icône funeste par sa mort et son surnom de Dahlia noir. Beaucoup connaissent l’histoire du Dahlia noir sans connaître le vrai nom de la victime.

Concernant Jack l’Éventreur, au début, dans la presse, on l’appelait « tablier de cuir ». Je ne pense pas que l’on puisse écrire beaucoup de livres ou écrire des milliers d’articles sur un tueur surnommé « tablier de cuir ». Or, le surnom de Jack l’Éventreur marque les esprits.

Il y a également un point important qui a fait que ces deux affaires ont soulevé beaucoup d’intérêt. Que ce soit pour le cas du Dahlia noir ou de Jack l’Éventreur, le tueur présumé aurait communiqué avec les autorités par le biais de lettres. C’est là, quelque chose de rare qui marque les esprits.

Certaines scènes de crime comme celles de Jack l’Éventreur ou du Dahlia noir atteignent un niveau d’horreur difficilement qualifiable et imaginable. Comment arrivez-vous à garder votre sang-froid lors de vos entretiens avec ces tueurs en série ?

Stéphane Bourgoin et Elmer Wayne Henley
Stéphane Bourgoin et Elmer Wayne Henley dans une prison du Texas en 2009

Je suis face à des gens qui sont des sociopathes, des psychopathes, des manipulateurs et des menteurs mais qui ont également des personnalités introverties qui communiquent très peu et moi je veux devenir leur « confident », leur « ami ». Je n’ai jamais porté le moindre jugement sur les actes qu’ils ont commis. Il faut que je crée un lien avec eux pour qu’à mon tour je puisse les manipuler. C’est pourquoi je suis totalement concentré dans ce que je fais et ce que je dis.

 

« Il est vrai qu’avant l’interrogatoire je balise un petit peu, c’est vrai… Vingt-quatre heures avant je dors très mal… Ce n’est pas une peur physique ou autre mais une peur de rater l’entretien, ce qui peut m’arriver » 

Je vais analyser à la seconde leurs réactions, l’intensité de leur voix, vers où va se porter leur regard. J’ai un petit peu étudié la Programmation Neuro-Linguistique (PNL) et donc je vais voir quel vocabulaire ils vont utiliser ou comment il vont réagir à mes paroles, tout cela pour essayer de calquer mon attitude sur la leur. Il ne faut surtout pas que la porte de communication se ferme. J’essaye en quelque sorte de travailler comme le ferait un enquêteur de la Brigade Criminelle même si ceux-ci le font avec plus d’expérience et mieux que moi. Par contre, je ne les interroge pas de la même façon, car je ne suis pas soumis à des horaires stricts de garde à vue ou à la volonté d’obtenir des aveux. Ça m’est arrivé que certains m’aient avoué des crimes dont ils n’étaient même pas suspectés au départ. Cela m’est arrivé parce qu’ils se sont sentis en confiance. Je peux avoir des surprises lors de ces interrogatoires. Cependant, je suis très concentré dans ce que je fais et c’est ce qui me permet d’être un peu détaché émotionnellement. J’analyse leurs comportements, leurs gestuelles, ce qu’ils vont me dire et je réfléchis à comment pouvoir rebondir sur la question suivante.

Stéphane Bourgoin et Donald Harvey
Stéphane Bourgoin et Donald Harveydans une prison dans l’Ohio en 2005

Évidemment j’ai quelque fois des petites fiches préparées à l’avance, mais c’est plus une sécurité qu’autre chose car je ne les utilise pratiquement jamais. En fait, mes questionnements se font sur le moment et à l’intuition. Il est vrai qu’avant l’interrogatoire je balise un petit peu, c’est vrai… Vingt-quatre heures avant je dors très mal… Ce n’est pas une peur physique ou autre mais une peur de rater l’entretien, ce qui peut m’arriver. J’ai par exemple déjà eu des tueurs qui ont tenté de me tuer, qui m’ont sauté dessus, qui m’ont craché dessus pendant tout l’interrogatoire… Ce sont des évènements que je suis prêt à affronter en essayant de ne pas réagir pour garder mon calme. Pendant les entretiens ce n’est pas difficile à gérer car je suis très concentré, mais c’est souvent des semaines plus tard que cela peut revenir en « boomerang » et il faut apprendre à le gérer.

Pouvons-nous tous devenir un serial-killer ou existe-t-il un profil type ?  

Non, évidemment non, on ne peut pas être tous « serial-killer ». Il n’y a pas de profil type du serial-killer. On dit serial-killer comme on dit « boulanger » ou « poissonnier »… Je n’ose pas dire « boucher » (rires). Vous savez, j’ai interrogé à ce jour 77 meurtriers différents depuis 1979 et je n’en ai jamais retrouvé deux qui soient similaires. Ils sont tous très différents les uns des autres mais ils partagent certains points communs, comme par exemple une enfance abominable, des abandons parentaux, des abus physiques, psychologiques ou sexuels durant l’enfance, des problèmes de drogue ou d’alcool… Tous ces actes n’excusent en rien les crimes puisqu’il y a des dizaines de milliers d’autres enfants maltraités et abusés qui ne choisissent pas de devenir des délinquants, voir même des tueurs en série. Donc on ne naît pas a priori tueur en série mais on le devient petit à petit en franchissant un certains nombres de paliers dans la délinquance.

 

dexter morgan série TVLa série américaine Dexter a eu un énorme succès planétaire. Comme ce tueur en série qui mène une vie socioprofessionnelle tout à fait « normale », pensez-vous qu’il puisse y avoir des « Dexter Morgan » parmi nous ?

En règle générale, il s’agit plutôt de personnes solitaires, marginalisées, mais on a beaucoup de tueurs en série comme Guy Georges qui ont des relations sexuelles normales avec leur compagne et ont, à côté de cela, une vie fantasmatique criminelle séparée totalement du reste. L’excellent expert psychiatre Daniel Zagury parle de clivage dans la personnalité de ces individus.

« Ils sont tout à fait capables de garder vos enfants le soir en tant que baby-sitter et une heure après partir à la traque et pourchasser une victime pour la violer ou l’assassiner » 

Le tueur en série Denis Rader, s’est arrêté de tuer pendant près de vingt ans parce que les circonstances ne s’y prêtaient plus. Il s’était marié et il a élevé ses enfants. On peut également citer Gary Ridgway, le tueur de la rivière verte, qui n’a pas tué pendant près de vingt ans car il s’était marié. Avant cela, il ramenait des prostituées chez lui pour les assassiner. Sa nouvelle vie de couple et de père de famille a fait qu’il ne pouvait plus continuer. Dès que ses enfants ont quitté le domicile parental, Gary Ridgway a repris sa série criminelle moins de deux mois après son divorce. Ils sont donc tout à fait capables de s’arrêter, d’avoir des périodes de rémission et de recommencer. Gary Ridway entretenait ses fantasmes grâce à une cabane au fond de son jardin dont lui seul avait la clé du cadenas. A l’intérieur, il possédait tous les vêtements, sous-vêtements, chaussures à talons, de ses victimes, ainsi que des photos polaroid qu’il avait prises de ses meurtres. Tous ces objets lui permettaient d’entretenir ses fantasmes.

D’autres vont avoir des périodes de rémission très courtes, quelques fois ils vont enchainer plusieurs meurtres en plusieurs jours puis s’arrêter pendant plusieurs années. Il n’y a vraiment pas de règles. On est confronté à toutes sortes d’individus, aussi bien des illettrés, qu’extrêmement cultivés. Mais fort heureusement, on n’est quasiment jamais confronté à des génies du crime, comme Hannibal Lecter, dans la réalité. En règle générale, il se font souvent prendre parce qu’ils ne prennent plus les mêmes précautions qu’au départ. Une fois qu’ils ont tué 5, 10 ou 15 fois sans se faire prendre, ils s’estiment de très loin supérieurs aux autorités judiciaires et ils vont commettre des erreurs, tout comme Guy Georges qui oublie un préservatif usagé sur sa dernière scène de crime.

 

Selon vous, quelle est l’importance de la Psychologie ou de la Science dans la résolution d’une enquête ?

Je pense que l’analyse comportementale peut être un outil parmi d’autres. C’est vrai qu’il est moins utilisé dans la Police Nationale qu’au sein de la Gendarmerie Nationale. Mais ce n’est pas non plus un outil fiable à 100% comme l’est par exemple l’ADN, mais il peut être très pertinent notamment dans des séries criminelles ou « coldcase » pour éventuellement orienter les enquêteurs dans une certaine direction. Il faut par contre oublier toutes les séries télévisées, où l’on voit le « profiler » qui va interroger les témoins. Il va sur la scène de crime, c’est vrai, mais ce n’est pas lui qui poursuit l’enquête. Il va réaliser un rapport et ensuite, en règle générale, son rôle s’arrête là. Que l’on soit dans la police technique et scientifique ou profiler, on est une aide à l’enquête.

Par analogie à la pyromanie, est-ce-que les tueurs en série éprouvent une certaine satisfaction lors du passage à l’acte ?

Oui ce qui les motive c’est le plaisir. Lorsqu’un futur tueur en série commet son premier meurtre dans 95% des cas il ne sait pas qu’il va devenir tueur en série. Ce n’est pas une volonté chez eux de se dire « Super je vais faire comme Dexter je vais devenir tueur en série ! ». Cela peut intervenir pour un nombre extrêmement faible d’individus. Lors de ce premier crime, l’auteur va éprouver du plaisir qui n’est pas forcement un plaisir sexuel. Il va avoir l’impression de contrôler la propre existence de sa victime pour la première fois. Il prend un plaisir énorme d’où l’envie pour lui de réitérer son geste.

« L’auteur va éprouver un grand plaisir, qui n’est pas forcement un plaisir sexuel mais un sentiment de toute puissance avec un contrôle total de la victime »

Parmi les nombreuses affaires traitant des serial killers, quelles sont les affaires où la police technique et scientifique a joué un rôle déterminant ?

Denis Rader
Le tueur en série Denis Rader

Je pense à un « coldcase » très célèbre, il s’agit de l’affaire de Denis Rader alias BTK (Bind, Torture and Kill pour Ligoter, Torturer et Tuer). Le tueur a été piégé près de vingt ans plus tard grâce à l’ADN de sa fille. Le tueur avait arrêté de tuer, il s’était marié et lors de la commémoration de sa première série criminelle (l’assassinat de toute une famille : les Otero), les policiers ont réussi à piéger le tueur en demandant aux journalistes locaux de publier un très long article dans le journal local le Wichita Eagle sur la commémoration de ce fait criminel. Les « profilers » et agents fédéraux avaient demandé de faire cela car ils pensaient profondément que le tueur se manifesterait en lisant cet article. Effectivement, cela a été le cas et le tueur a communiqué avec les services de police locaux. Il s’est fait piéger par l’envoi d’une disquette informatique. On a pu retrouver la trace de l’ordinateur qui avait été utilisé pour cette disquette. Son identification a ensuite été possible par l’analyse ADN de sa propre fille. Il s’agit d’une méthode un peu semblable à celle utilisée dans l’affaire d’Élodie Kulik.

 

Est-ce-que l’évolution des différentes techniques mises en place par la Police Technique et Scientifique a eu un impact sur le mode opératoire des tueurs en série ?

Les maniaques de Dniepropetrovski
Viktor Sayenko et Igor Suprunyuck (Les maniaques de Dniepropetrovski)

 

Oui bien sûr et surtout avec les nouvelles technologies ! Par exemple, Luka Rocco Magnotta, le dépeceur de Montréal, utilisait un téléphone portable pour filmer ses crimes et les postait sur internet sans désir de vendre la vidéo. Les maniaques de Dniepropetrovsk en Ukraine ont filmé les vingt et un meurtres de SDF qu’ils ont commis en moins d’un mois et ont posté les vidéos sur internet.

On a vu avec un certain nombre de meurtriers aux USA qui ciblaient leurs victimes via des sites de rencontres. Toutes ces nouvelles technologies engendrent également une manière d’opérer différente de ce qui se faisait à l’époque.

Bien entendu, ces criminels voient, tout comme nous, les séries télévisées et documentaires consacrées à la Police Scientifique et vont peut-être agir différemment. Donc l’évolution de la PTS et des nouvelles technologies a évidemment eu une influence sur le comportement de ces nouveaux tueurs en série.


Vous avez pu vous entretenir avec des tueurs en série français, à la condition de ne rien divulguer, pas même les noms de ceux que vous avez pu rencontrer. Si la loi venait à vous l’autoriser, quel usage feriez-vous de ces entretiens ? 

J’ai interrogé un certain nombre de tueurs en série français pour les besoins de mes formations auprès des forces de l’ordre. Ces entretiens sont très « techniques » et concernent  leurs modes opératoires: comment ont-ils sélectionné et approché leurs victimes ? Les meurtres étaient-ils prémédités – choix du lieu, de l’arme etc ? Ont-ils élaboré une stratégie pour ne pas laisser de traces de leurs crimes ? Pourquoi constate-t-on des différences entre plusieurs de leurs assassinats ? Ont-ils suivi les investigations par voie de presse ? Ou d’une autre manière ? Ces entretiens se sont effectués dans des conditions à minima, avec une seule caméra, en plan fixe. En conséquence, je ne souhaite pas leur diffusion. Mais si j’obtiens les autorisations nécessaires pour une diffusion à la télévision, je ferai à nouveau ces interviews avec des moyens techniques plus adéquats et des questions plus « grand public ».

 

Avez-vous envisagé d’écrire un jour une autobiographie, ou autoriseriez vous une biographie relatant un parcours qui irait du terrain de foot de banlieue Parisienne au couloir de la mort Texan, en passant par le ciné underground des 70, ces rencontres avec Bloch, Fleischer, vos mille aventures et anecdotes ?

Je n’ai pas la moindre envie d’écrire une autobiographie, même si Grasset me l’a demandé à plusieurs reprises. Il est vrai que j’ai fréquenté des personnalités telles que des auteurs (Robert Bloch, James Ellroy, James Crumley, Harry Whittington, etc.), des réalisateurs (Richard Fleischer, Terence Fisher, John Waters, etc.), des stars du X (Linda Lovelace, John Holmes, etc.), sans compter tous les tueurs… Mais cela m’obligerait aussi à dévoiler, au moins en partie, ma vie privée qui, à mes yeux, doit justement rester privée. Parler de mon travail, oui. Je l’ai déjà fait en partie avec « Mes conversations avec les tueurs ». Peut-être pourrai-je envisager une suite. A voir.

 

Vous avez au fil des années construit une collection sans doute unique de documents et d’archives sur les tueurs en série : avez vous envisagé d’en faire usage pour une exposition ou un livre ? Quel héritage souhaiteriez-vous à ce fond documentaire  ?

Bonne question. Quand j’ai organisé en 2013 la manifestation « Sur la route du crime » aux Voûtes à Paris, avec 70 projections, 3 nuits blanches et 17 débats, j’avais eu l’idée de mettre sur pied une exposition, mais faute de temps (et de moyens), j’y ai renoncé. Ce fond documentaire est énorme, en effet, sans compter mes collections de DVD (plus de 30 000 titres), de livres (plus de 30 000 aussi), etc. Heureusement que je vis dans une très grande maison de plus de 250 mètres carrés avec une cave de 95 mètres carrés, mais j’avoue que je n’y ai pas (encore) réfléchi.

 

© Réalisé le 30/10/2014 par www.police-scientifique.com, tous droits réservés