Véhicules immergés et cold cases : comment le projet LÉTHÉ transforme l’enquête subaquatique

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En l’espace de vingt-quatre heures, deux véhicules contenant des restes humains ont refait surface dans l’Adour, au Pays basque. L’équipe américaine Adventures With Purpose a d’abord localisé la voiture de David Stévenin, disparu en 2018, puis celle de Joëlle Pouy, disparue un an plus tôt.

Ces deux découvertes apportent enfin des réponses que les familles attendaient depuis des années. Elles remettent aussi sur le devant de la scène une discipline que le grand public connaît mal : l’investigation criminalistique en milieu subaquatique.

Car un véhicule remonté du fond d’un fleuve n’est pas une simple épave à sortir de l’eau au plus vite. C’est potentiellement une scène de crime à part entière, où la position de chaque élément doit être observée, enregistrée et interprétée avant d’être touchée. C’est tout l’enjeu du projet LÉTHÉ, porté par la Gendarmerie nationale sous l’impulsion du major Yohan Gérard.

Deux véhicules retrouvés à quelques centaines de mètres d’écart

David Stévenin avait 29 ans lorsqu’il a disparu dans la nuit du 25 au 26 septembre 2018, après avoir quitté une soirée à Urt, dans les Pyrénées-Atlantiques. Le 21 juillet 2026, sa Renault Mégane noire a été localisée dans l’Adour par Adventures With Purpose, une équipe américaine spécialisée dans la recherche de véhicules immergés liés à des disparitions. Des restes humains se trouvaient dans l’habitacle.

Après cette première découverte, la famille de Joëlle Pouy a sollicité à son tour les plongeurs américains. Cette femme de 68 ans avait disparu le 15 novembre 2017, après s’être rendue dans un laboratoire d’analyses médicales à Saint-Pierre-d’Irube. Le lendemain, son Peugeot Partner vert a été retrouvé à quelques centaines de mètres du premier véhicule, avec un corps à l’intérieur.

Les deux voitures ont donc émergé à très peu de temps d’intervalle, dans un secteur proche du dernier trajet connu des deux disparus. Mais retrouver un véhicule et son occupant ne clôt pas forcément l’affaire : il reste aux constatations, aux examens médico-légaux et aux investigations à déterminer les circonstances des décès, qu’il s’agisse d’un accident, d’un suicide ou de l’intervention d’un tiers.

Adventures With Purpose, une équipe spécialisée dans les véhicules immergés

Adventures With Purpose est une équipe américaine de plongeurs qui recherche des personnes disparues susceptibles de se trouver sous l’eau avec leur véhicule. Ses membres étudient les circonstances de la disparition, les derniers déplacements connus et le réseau routier, en ciblant les endroits où une voiture aurait pu quitter la chaussée : un pont, un virage, un quai, une rampe de mise à l’eau ou une route longeant un cours d’eau.

Ces secteurs sont ensuite prospectés au sonar. L’appareil émet des ondes acoustiques qui se propagent dans l’eau et se réfléchissent sur les objets rencontrés ; l’analyse des signaux fait apparaître à l’écran des formes qui peuvent correspondre à une épave, même quand l’eau est trop trouble pour une observation visuelle. Toute anomalie évoquant un véhicule doit ensuite être vérifiée par un plongeur ou par un ROV, un engin sous-marin téléopéré.

Cette méthode permet de couvrir rapidement de grandes surfaces, mais elle demande une expérience réelle pour distinguer une carrosserie d’un rocher, d’un tronc d’arbre ou d’une autre structure immergée. L’efficacité des recherches menées dans l’Adour illustre bien l’intérêt de ces prospections ciblées. Elle ne doit toutefois pas masquer qu’une fois le véhicule localisé commence une seconde phase, encadrée par des exigences judiciaires et criminalistiques : la prise en compte de la scène.

LÉTHÉ, ou comment sortir les victimes du fleuve de l’oubli

LÉTHÉ signifie Localisation des épaves, traitement hydrographique et enquête. Le nom renvoie aussi au Léthé, l’un des cinq fleuves des Enfers dans la mythologie grecque, dont l’eau faisait perdre aux âmes le souvenir de leur existence terrestre (le fameux « fleuve de l’oubli »). Un clin d’œil qui résume assez bien l’objectif du projet : conserver la mémoire des épaves immergées et faire sortir de l’oubli les victimes qui pourraient encore s’y trouver.

Piloté depuis Conflans-Sainte-Honorine par le détachement du Pôle national de gendarmerie nautique, le projet est coordonné par Yohan Gérard, commandant de la brigade fluviale locale et responsable des opérations de criminalistique en milieu subaquatique. Son ambition : cartographier progressivement les véhicules immergés dans les cours d’eau, lacs et plans d’eau de métropole. D’après les informations transmises à police-scientifique.com par Yohan Gérard, près de 3 000 véhicules auraient déjà été répertoriés en un peu plus d’un an.

Une découverte vieille de quarante ans à l’origine du projet

L’idée germe en octobre 2023, alors que Yohan Gérard est affecté à la brigade fluviale de Saint-Jean-de-Losne, en Côte-d’Or. En fouillant une voiture immergée dans la Seille, les gendarmes découvrent des ossements humains : ceux de Michel Vandroux, disparu en janvier 1984. L’homme et son véhicule étaient restés sous l’eau pendant près de quarante ans.

La voiture avait été repérée au sonar sans qu’aucun lien n’ait été fait, dans un premier temps, avec cette disparition ancienne. Cette découverte fortuite a montré qu’un véhicule sans intérêt apparent pouvait, des décennies plus tard, apporter une réponse à une famille et relancer une enquête oubliée. Elle a aussi révélé un problème bien concret : les informations sur les épaves restent souvent dispersées entre différentes unités, administrations ou partenaires. Sans centralisation, une voiture repérée des années auparavant risque de ne jamais être rapprochée d’un dossier de disparition.

Bâtir une mémoire nationale des épaves

LÉTHÉ ne se contente pas d’afficher des points sur une carte. Pour chaque véhicule, plusieurs informations peuvent être consignées : sa position géographique, la date de sa détection, les conditions de visibilité et d’accès, son orientation (sur le toit, sur le côté ou sur les roues), la marque et le modèle supposés, l’état des portes, des vitres, du coffre ou du capot, son niveau d’envasement, les reconnaissances effectuées par les plongeurs ou par un ROV, les constatations et prélèvements réalisés, ou encore son éventuel relevage.

Chaque épave est classée selon son niveau de traitement, simplement détectée au sonar, reconnue sous l’eau, désenvasée et fouillée, ou finalement extraite. Cette base évolutive conserve des informations qui semblent aujourd’hui anodines mais qui pourraient s’avérer déterminantes demain : une plaque partiellement lisible, un modèle, une couleur, un objet aperçu dans l’habitacle ou une date approximative d’immersion peuvent, un jour, être rapprochés d’une disparition ancienne. Même une donnée négative a de la valeur.

« Blanchir » une zone de recherche

Lorsqu’une portion de rivière ou de lac est prospectée sans qu’aucun véhicule n’y soit détecté, les enquêteurs considèrent que la zone a été « blanchie » à la date du passage. Cela ne signifie pas qu’elle restera éternellement vide, mais qu’aucune anomalie n’y a été observée avec les moyens et dans les conditions du moment. Si une épave y apparaît lors d’un contrôle ultérieur, on pourra en déduire qu’elle a vraisemblablement été immergée entre les deux prospections.

Cette mémoire temporelle intéresse particulièrement les enquêtes criminelles : elle ne répond pas seulement à la question « où se trouve le véhicule ? », mais aussi à celle de la période où il a pu être immergé.

Une bande de prospection de près de cinquante mètres

Les équipes utilisent notamment des sonars latéraux, capables de prospecter de part et d’autre de l’embarcation. Selon Yohan Gérard, un réglage d’environ 25 mètres de chaque côté permet de couvrir une bande proche de 50 mètres à chaque passage, sans pour autant garantir une détection systématique.

La qualité de l’image dépend de nombreux facteurs : la profondeur, le relief du fond, l’orientation de l’épave, le courant, la végétation, l’accumulation de vase, la présence d’autres objets, la nature du sédiment, ou encore la vitesse et la trajectoire de l’embarcation. Une forme détectée au sonar doit donc toujours être interprétée puis confirmée : l’outil oriente la recherche, il ne remplace jamais les constatations réalisées au contact direct de l’épave.

Pourquoi une voiture ne doit pas toujours être remontée immédiatement

Quand un véhicule lié à une disparition est découvert, l’envie de le sortir rapidement de l’eau se comprend aisément. Une extraction précipitée peut pourtant faire perdre des informations de façon irréversible. Avant même de savoir si les faits sont accidentels, suicidaires ou criminels, le véhicule et son environnement doivent être traités comme une scène d’intérêt criminalistique.

La position de la voiture peut renseigner sur la trajectoire suivie au moment de l’immersion. Son orientation, son enfoncement dans la vase, l’état de ses ouvertures ou la répartition des objets dans l’habitacle peuvent tous contribuer à comprendre ce qui s’est produit, autant d’éléments que le relevage vient nécessairement perturber.

La pose des sangles, le déplacement de la carrosserie, l’écoulement de l’eau, la chute des sédiments et les mouvements provoqués par la grue peuvent déplacer des objets, faire sortir certains éléments de l’habitacle, modifier la position de restes humains, détacher des pièces fragilisées, altérer des traces, et rendre impossible toute reconstitution de la position initiale. C’est pourquoi la logique criminalistique impose, chaque fois que la sécurité et la procédure le permettent, d’observer et de fixer la scène avant de la modifier.

Fixer l’état des lieux, même sous l’eau

La « fixation de l’état des lieux » regroupe l’ensemble des opérations qui permettent de documenter une scène telle qu’elle se présente au moment de sa découverte : photographies, enregistrements vidéo, descriptions écrites, croquis, plans, prises de mesures, localisation des objets et des indices.

En milieu subaquatique, ces opérations se heurtent à la faible visibilité, au courant, au froid, à la profondeur, aux contraintes respiratoires et à une vase particulièrement volatile. Le simple déplacement d’un plongeur peut remettre des sédiments en suspension et faire disparaître toute visibilité en quelques secondes. La durée d’intervention, elle, reste limitée par la réserve d’air, la profondeur et d’éventuelles obligations de décompression. Les plongeurs-enquêteurs doivent donc planifier avec précision leurs déplacements et l’ordre de leurs opérations.

La photogrammétrie au service des scènes immergées

En 2024, Yohan Gérard, Hervé Daudigny et Pierre Grussenmeyer ont publié une note technique consacrée à l’utilisation de la photogrammétrie sur les scènes de crime ou de catastrophe subaquatiques.

Le principe : prendre de nombreuses photographies d’un objet ou d’une scène sous différents angles, puis laisser un logiciel repérer des points identiques sur plusieurs images pour calculer la position, l’orientation et la forme des éléments photographiés. Le traitement débouche sur deux types de restitution : une orthophotographie en deux dimensions ; une image corrigée géométriquement, superposable à un plan et, si elle est correctement mise à l’échelle, mesurable, ou un modèle numérique en trois dimensions, qui restitue le volume de la scène, permet de la visualiser sous tous les angles et de la mesurer après la fin des opérations. Une sorte de jumeau numérique de l’épave.

Un recouvrement important entre les photographies

Pour que le logiciel reconstitue correctement la scène, deux images successives doivent partager une grande quantité d’éléments communs. Dans l’un des exemples cités par les auteurs, les photographies utilisées pour modéliser un corps immergé présentaient environ 90 % de recouvrement, un taux d’autant plus important que la visibilité est faible : plus le plongeur doit travailler près du sujet, plus il lui faut multiplier les prises de vue pour couvrir l’ensemble de la scène.

La trajectoire de prise de vue doit rester régulière : des changements trop marqués de distance, d’angle, de profondeur ou d’éclairage compliquent l’identification des points communs entre les images. Il ne suffit donc pas de photographier au hasard ; les prises de vue suivent un schéma précis, pensé avant la plongée et adapté à la forme de l’objet.

Mettre le modèle à l’échelle

Un modèle visuellement fidèle ne permet pas automatiquement des mesures précises. Pour y parvenir, les enquêteurs intègrent des distances de référence, relevées sous l’eau à l’aide d’un dispositif de mesure ou déduites des dimensions connues du véhicule. Des repères peuvent aussi être disposés autour de la scène : leur position et leur écartement servent ensuite à calibrer le modèle et à vérifier la cohérence des mesures.

Cette mise à l’échelle permet notamment d’étudier la distance entre le véhicule et un obstacle, la position respective de plusieurs objets, les dimensions d’une déformation, la localisation d’un impact ou l’orientation du corps et des éléments dans l’habitacle — des données que les enquêteurs, les experts et les magistrats peuvent ensuite examiner, même sans avoir eux-mêmes plongé sur la scène.

Conserver une scène accessible aux experts

L’un des principaux intérêts de la photogrammétrie est de permettre à d’autres personnes de visualiser la scène après la plongée. Dans bien des affaires, le magistrat, le médecin légiste, l’expert automobile ou le technicien de police scientifique ne peuvent pas observer directement le véhicule au fond de l’eau. Le modèle numérique leur permet d’en comprendre l’environnement, la position et l’état général avant l’extraction, et peut intégrer au fil de l’enquête d’autres données : constatations, mesures, résultats d’analyses, emplacement des prélèvements.

Cette conservation numérique ne remplace ni les photographies originales ni les procès-verbaux — elle vient plutôt les compléter, en offrant un moyen supplémentaire de documenter, d’expliquer et de réexaminer la scène.

Le relevage n’est pas systématique

Toutes les voitures répertoriées par la Gendarmerie nationale ne sont pas sorties de l’eau. Le relevage est une opération lourde et coûteuse, que peut décider l’autorité judiciaire lorsqu’un véhicule présente un intérêt pour une enquête, ou que prend en charge l’assurance dans le cas d’une voiture déclarée volée. Dans bien d’autres cas, le véhicule reste immergé après avoir été localisé, reconnu et documenté. C’est une manière de conserver la mémoire de sa présence tout en concentrant les moyens humains, judiciaires et financiers sur les épaves les plus pertinentes.

Un outil précieux pour la DIANE et les affaires non résolues, le soutien du PCSNE

Les informations rassemblées dans le cadre de LÉTHÉ intéressent notamment la Division des affaires non élucidées (DIANE), intégrée à l’Unité nationale de police judiciaire de la Gendarmerie nationale, ainsi que le Pôle des crimes sériels ou non élucidés du tribunal judiciaire de Nanterre qui est un soutien important dans ce projet d’ampleur.

La présence d’un corps dans un véhicule immergé ne signifie évidemment pas qu’un crime a été commis : la voiture peut avoir quitté la route accidentellement, ou avoir été volontairement précipitée dans l’eau dans un contexte suicidaire. Mais un véhicule peut aussi servir à dissimuler une victime ou des indices. L’habitacle peut retenir un corps et l’empêcher de remonter à la surface, tandis que la vase, la profondeur et la turbidité rendent l’épave presque invisible depuis la rive. En février 2026, la Gendarmerie nationale indiquait que trois corps avaient déjà été découverts depuis le lancement du projet LÉTHÉ.

La médiatisation peut-elle fragiliser une enquête ?

La découverte des véhicules de David Stévenin et de Joëlle Pouy représente une avancée majeure pour leurs familles. L’intervention d’une équipe privée, qui filme ses recherches, soulève cependant certaines questions.

Une communication trop rapide peut avertir un éventuel auteur que les recherches se rapprochent d’un lieu ou d’un élément déterminant, au risque qu’il détruise d’autres indices, modifie ses déclarations ou prenne la fuite. Elle peut aussi compliquer la confidentialité de certaines constatations, la maîtrise de l’information judiciaire et la protection des familles.

Localiser n’est que le début de l’enquête

Les découvertes réalisées dans l’Adour montrent que des moyens spécialisés et une recherche ciblée peuvent apporter des réponses, même dans des affaires anciennes. Elles rappellent aussi l’importance de reconstituer le dernier trajet connu d’une personne disparue avec son véhicule, puis de prospecter méthodiquement les points d’eau accessibles à proximité.

Mais la détection sonar n’est que la première étape d’une chaîne plus longue. Le sonar localise une anomalie. Le plongeur ou le ROV confirme la présence d’un véhicule. Les constatations documentent la scène. La photogrammétrie peut en produire un jumeau numérique. Les prélèvements, les examens médico-légaux et les expertises viennent ensuite chercher les éléments nécessaires à la compréhension des faits.

Le projet LÉTHÉ ajoute à cette chaîne une dimension essentielle : la conservation de la mémoire. Derrière les milliers de points inscrits sur sa cartographie, certaines épaves ne sont probablement que des véhicules volés, abandonnés ou accidentés. D’autres, en revanche, pourraient bien contenir les derniers éléments permettant d’identifier une victime, de répondre à une famille et, parfois, de relancer une affaire criminelle restée sans solution pendant plusieurs décennies.

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