Francisca Rojas

Une victoire de la science contre le crime ? Cette affaire est historique car pour la première fois un assassin est confondu avec ses traces papillaires. C’est la première identification de l’histoire de la police scientifique. A la fin du XIXe siècle, la science est loin d’être incontournable dans l’enquête criminelle. En revanche, l’identification des récidivistes commence à se mettre en place dans le monde entier, en répliquant la célèbre méthode anthropométrique de Bertillon.

En Argentine, sous l’impulsion de l’officier Juan Vucetich, les empreintes digitales sont étudiées comme nouveau moyen d’identification. Malgré de nombreuses railleries et critiques de ses collègues policiers, Juan Vucetich croit en cette méthode d’identification et persiste dans ses recherches. L’affaire du double crime de Francisca Rojas, en juin 1892, est un premier succès avant que l’histoire ne lui donne définitivement raison.

Un double crime sordide

Francisca Rojas Buenos AiresIl y’a plus d’un siècle, dans la banlieue de Buenos Aires en Argentine, les hurlements de deux enfants vont transpercer le calme d’une douce soirée. Le 29 Juin 1892, Ponciano Caraballo, 6 ans, et sa sœur Felisa, quatre ans sont tués à l’aide d’un couteau de cuisine. Les policiers alertés par des cris se rendent sur les lieux.

La scène de crime est située dans une petite habitation du bidonville de Necochea. La porte et les fenêtres de l’habitation sont verrouillées de l’intérieur. Les policiers forcent la porte et constatent la présence de trois corps gisant au sol. Toute la pièce est recouverte de sang. Deux enfants sont décédés et leur mère, Fransisca Rojas, est blessée. Le médecin alerté, évalue rapidement l’état de la jeune femme et constate que ses jours ne sont pas en danger.

La jeune femme est consciente et parvient à donner des explications. Elle révèle qu’elle a été brutalement attaquée par son voisin, Ramon Velazquez, travaillant comme vacher. A la suite d’une dispute, celui-ci a tué ses deux enfants avec un couteau de cuisine. Il l’a ensuite frappée avec une pelle avant de prendre la fuite. Le récit est incohérent, mais la police locale la croit. Suite à ces déclarations, les officiers interpellent Velazquez sur son lieu de travail pour le soumettre à un interrogatoire. L’homme crie son innocence et même soumis à la torture, il ne reconnaît pas les faits qui lui sont reprochés. Les enquêteurs sont convaincus que Francisca ne ment pas. Dans son lit d’hôpital, celle-ci redonne sa version des faits avec une haine farouche et virulente envers Velazquez.

Toutefois, un médecin examine les blessures de la victime et constate des contradictions avec le récit de la jeune femme. En effet, aucun hématome n’est décelé sur son corps alors qu’elle dit avoir reçu plusieurs coups de pelle.

Malgré ces incohérences, Francisca Rojas maintient sa version. Dans le même temps, le vacher Ramon Velazquez n’avoue pas le double meurtre. Les policiers locaux se retrouvent dans l’impasse.

Le développement de la dactyloscopie grâce à Juan Vucetich

Juan Vucetich Francisca Rojas Police Scientifique
Juan Vucetich 1858 – 1925

Dans les années 1890, la police Argentine, informée de la réussite du « Bertillonnage » met en place son service d’identification des récidivistes, à Buenos Aires. Le docteur Augusto Drago, chargé de ce service est promis à un avenir brillant. Dans la banlieue de Buenos Aires, bien que Drago mette en place son système d’identification anthropométrique, un jeune policier, Juan Vucetich, va développer une méthode d’identification concurrente : l’identification par l’empreinte digitale.

Juan Vucetich, né en Croatie en 1858, émigre vers l’Argentine à 24 ans. Il est rapidement recruté comme officier de police par le bureau des statistiques de la police. En charge de l’identification des récidivistes, il utilise la méthode de Bertillon mais décide de l’améliorer en ajoutant les empreintes digitales des malfrats. S’aidant des travaux pionniers de Galton, il développe un système de classification des empreintes qui est adopté en 1891, en plus de l’anthropométrie, par le département de police de La Plata. Vucetich vient de créer le premier fichier décadactylaire du monde. Pour maintenir ce fichier, Vucetich forme plusieurs collègues policiers à la dactyloscopie. Le commissaire Edouardo M. Alvarez, quoique réticent à l’utilisation de cette nouvelle technique, fait partie de ceux-la.

Après le double meurtre des enfants de Francisca Rojas, la police locale en charge du dossier n’arrive pas à confondre l’auteur du double meurtre. Le commissaire Eduardo M. Alvarez est envoyé sur place avec une équipe de police du département de La Plata, pour réaliser de nouvelles investigations et conduire de nouveaux interrogatoires.

Francisca Rojas : La science contre le crime

Le 8 juillet 1892, soit neuf jours après les faits, des constatations sont réalisées sur la scène de crime par une équipe de policiers de La Plata. Ceux-ci mettent en évidence des traces digitales sanglantes sur la porte du lieu du crime. Ils découpent des morceaux de bois de la porte supportant les traces papillaires. Les enquêteurs prélèvent aussi les empreintes digitales de Francisca Rojas et de Ramon Velazquez pour les comparer avec les traces sanglantes.

empreintes de Francisca Rojas
Empreintes de Francisca Rojas

Sous la pression des enquêteurs, Francisca Rojas avoue le meurtre de ses deux enfants. La comparaison des traces digitales avec les empreintes des suspects confirme cet aveu. En effet, les traces digitales, qui au vu de leur emplacement sont celles de l’auteur, sont identifiées avec les empreintes de Francisca Rojas. Celle-ci finit par donner les raisons qui l’ont poussée a commettre ce crime puis à accuser son voisin Ramon Velazquez. Son voisin Velazquez était un ami de son mari, Ponciano Caraballo. Il avait rapporté à son mari qu’elle le trompait. Suite à ces révélations son mari était devenu furieux et lui avait déclaré qu’il allait l’abandonner et partir avec leurs enfants. Sachant cela, Francisca Rojas s’est décidée à tuer ses enfants plutôt que de les voir partir avec quelqu’un d’autre. Le matin du crime, Francisca décide de s’expliquer avec son voisin Velazquez qui l’a dénoncée. Une violente dispute éclate, Francisca retourne chez elle et tue ses enfants à l’aide d’un couteau de cuisine.

Dans une lettre adressée au chef de la police, le commissaire en charge de l’enquête, Edouardo Alvarez écrit qu’il était fort possible que les aveux de Fransica Rojas aient été obtenus suite à des tortures lors de l’interrogatoire, et que pour cette raison, ses aveux n’étaient pas déterminants. En revanche, il écrit que le prélèvement des traces digitales qui était une tentative désespérée au départ a permis l’identification certaine de l’auteur.

Pour la première fois de l’histoire judiciaire, un criminel est condamné suite à la découverte de ses traces digitales relevées sur le lieu du crime.

Comme pour la première identification ADN de l’histoire (affaire Colin Pitchfork), cette première utilisation de la dactyloscopie permet d’innocenter un suspect en plus de confondre un assassin. Cette affaire est un succès pour le bureau de Vucetich et elle améliore la crédibilité de son nouveau fichier d’empreintes digitales. En 1894, après des années d’utilisation, l’identification des récidivistes par les empreintes digitales est enfin acceptée à part entière à la place du fichier anthropométrique.