Les sciences forensiques dans une nouvelle dimension

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Reconstituer une scène de crime en trois dimensions, s’y déplacer comme si l’on y était, manipuler virtuellement des éléments ou encore s’entraîner à une intervention sans se rendre sur le terrain : la réalité étendue ouvre de nouvelles possibilités pour les sciences forensiques. Mais derrière l’effet spectaculaire des casques immersifs, quelle est réellement leur utilité pour la police scientifique ?

Réalité virtuelle, augmentée, mixte… quelle différence ?

La réalité étendue désigne un ensemble de technologies qui permettent de rapprocher le monde réel et les environnements numériques. Elle regroupe principalement la réalité virtuelle, la réalité augmentée et la réalité mixte.

Avec la réalité virtuelle, le monde physique est entièrement remplacé par un environnement numérique. L’utilisateur porte généralement un casque de réalité virtuelle (e.g., HTC Vive, Oculus Rift) lui permettant de regarder autour de lui et de se déplacer dans cet univers virtuel. La réalité virtuelle est la technologie qui est de loin la plus étudiée dans le domaine forensique.

Dans le cas de la réalité augmentée, l’utilisateur évolue dans un environnement réel. Le port de lunettes de réalité augmentée (e.g., Microsoft HoloLens) lui permet alors de visualiser des informations ou des objets numériques supplémentaires. Cette approche conserve donc le monde physique au centre de l’expérience.

La réalité mixte va plus loin que la réalité augmentée en permettant à l’utilisateur de manipuler les objets numériques avec ses mains dans un environnement où le réel et le virtuel coexistent.

Reconstituer une scène de crime en 3D

C’est probablement l’une des applications les plus intuitives de la réalité étendue en sciences forensiques. Traditionnellement, la documentation de la scène de crime se fait à travers des photographies, des vidéos, des croquis… La réalité étendue permet de transformer ces données et de les inclure au cœur d’un modèle tridimensionnel immersif.

Chacune des photographies capturées présente les lieux ou les objets d’un point de vue donné. La représentation 3D permet de combiner l’ensemble de ces points de vue, et donc de pouvoir mieux appréhender les relations entre les différents éléments sur les lieux. La photogrammétrie joue ici un rôle important pour obtenir une reproduction fidèle, à bonne échelle. Des dispositifs photographiques particuliers peuvent être déployés (e.g., Panono, Botscan) pour enregistrer l’état des lieux au moment de leur découverte. Équipés de plusieurs objectifs et/ou caméras, ils permettent de capturer l’environnement sous plusieurs angles de vue en simultanée.

À partir du grand nombre de données enregistrées, des logiciels informatiques (e.g., Agisoft Metashape, Blender, CloudCompare, Unreal Engine) peuvent générer des modèles tridimensionnels détaillés. La scène reconstruite peut ensuite être intégrée dans un environnement virtuellement visitable.

Visiter des lieux à distance

L’un des avantages de cette approche virtuelle est de pouvoir conserver une représentation fidèle d’une scène, même lorsque celle-ci n’existe plus. Une scène de crime demeure par définition temporaire. Après les premières investigations, elle ne peut plus être examinée comme au moment de sa découverte. Une représentation numérique suffisamment fidèle peut en revanche permettre d’y retourner a posteriori.

Il faut cependant être prudent avec ces reconstructions numériques car elles ne sont pas automatiquement des reproductions parfaites de la réalité. Leur qualité est dépendante des données brutes enregistrées et des procédés de reconstruction mis en place. Un casque de réalité virtuelle ne transformera jamais une donnée approximative en une preuve parfaite.

Le projet Janus

Janus est un projet utilisant la réalité virtuelle et développé au sein de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN). C’est un outil qui permet aux enquêteurs, experts et magistrats de s’immerger au cœur d’une scène de crime recréée en 3D. Cette approche permet à l’utilisateur d’accéder de manière sécurisée à une scène et de lui faire comprendre, de manière intuitive, sa configuration spatiale. Par ailleurs, Janus propose à travers ces représentations 3D un support d’analyse basé sur des données objectives issues de la fixation de l’état des lieux.

Le projet Janus permet à plusieurs participants d’analyser une scène ou de mener des expertises en simultané. (crédit photo : Unité Nationale de Police Judiciaire)

Un outil de formation

L’autre grand domaine d’application concerne la formation des professionnels et des étudiants. La réalité virtuelle offre la possibilité de recréer des situations qu’il serait difficile, coûteux ou dangereux de reproduire dans le monde réel. Des exercices peuvent ainsi être mis en place autour de l’investigation de scènes de crime, de la contamination d’une scène ou encore de situations particulières comme l’analyse d’un site après explosion. La réalité virtuelle offre ainsi un complément aux méthodes pédagogiques classiques.

Une technologie spectaculaire… mais pas encore acquise

Du fait de l’intérêt relativement récent de la réalité étendue dans le domaine forensique, la littérature scientifique associée reste encore limitée. La plupart des études s’intéressent à l’expérience utilisateur (e.g., symptômes comparables au mal des transports, poids des casques), et à la facilité d’utilisation des systèmes. À l’opposé, peu d’informations ont été publiées sur les avantages réellement apportés par l’utilisation de ces outils sur la précision des investigations ou la fiabilité des décisions forensiques qui en découlent.

Des interrogations se posent également sur l’acceptation des reconstructions numériques dans le cadre judiciaire. La technologie ne doit jamais prendre le pas sur la traçabilité et l’intégrité des données. La reconstruction 3D doit être distinguée des données brutes qui ont permis de la produire. Chaque transformation de l’information (via les photographies, traitements informatiques, modélisations, intégration dans un environnement virtuel…) peut avoir des conséquences sur la manière dont elle est représentée.

Enfin, l’adoption de cette technologie représente un certain investissement financier (i.e., prix des casques, caméras, ordinateurs, logiciels…) en plus du temps et des compétences requises pour produire les contenus virtuels.

À ce jour, les services d’enquête semblent peu disposés à investir dans cette nouvelle technologie vis-à-vis des quelques avantages qu’elle apporte par rapport aux processus traditionnels. Toutefois, dans un cadre d’enseignement, son utilisation semble tout à fait adaptée.

Vers une nouvelle manière de voir la scène de crime ?

Aujourd’hui, les applications étudiées se concentrent principalement sur deux domaines : la pratique professionnelle et la formation. La reconstruction de scènes de crime et l’entraînement des praticiens figurent parmi les usages les plus fréquents. Mais la technologie reste encore émergente et nécessite davantage de validation scientifique.

Dans le futur, ces technologies pourraient permettre de développer des environnements d’entraînement toujours plus réalistes, faciliter la collaboration à distance entre les praticiens, ou encore améliorer la visualisation de données complexes.

La réalité étendue offrirait donc une nouvelle façon d’observer et de conserver les données forensiques. Reste désormais à démontrer en pratique dans quelles situations cette nouvelle réalité apporterait réellement quelque chose de plus à la science forensique.

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