Christine Navarro, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris

Questions à Christine Navarro, expert judiciaire près la Cour d’Appel de Paris, présidente de la Section Parisienne de la Compagnie des Experts de Justice en Criminalistique, ex responsable de l’Unité d’Expertise « Comparaison d’écritures manuscrites » à l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale (IRCGN). Pour consulter le site personnel de Christine Navarro.

Christine Navarro expert judiciaire Police ScientifiqueDepuis combien de temps réalisez-vous des expertises en comparaison d’écriture ?
Je suis expert judiciaire depuis 2001 et j’ai commencé à réaliser des expertises en écriture en 2003.

Combien réalisez-vous d’expertises tous les ans ?
En moyenne, je traite environ 80 dossiers par an. Les dossiers qui me prennent le plus de temps sont ceux qui me demandent un rapport écrit. En effet, je peux donner mes conclusions par oral ou par écrit en fonction de la demande initiale de ceux qui me saisissent (enquêteurs, magistrats, avocats, notaires, sociétés ou particuliers)

Possédez-vous du matériel spécifique pour vos expertises (lumières de différentes longueur d’onde, ESDA…) ?
J’utilise un binoculaire à fort grossissement (x140) et des éclairages UV ou Infra-Rouge. Pour détecter les foulages, je réalise une première observation en lumière rasante qui donne de bonnes indications. Quand j’ai des doutes sur l’authenticité du document ou quand je pense opportun de pousser l’analyse du support ou des encres, je peux orienter le magistrat sur des examens physico-chimiques.

L’examen du support ou des encres sont réalisés par des experts judiciaires en document à l’IRCGN ou dans les laboratoires de police scientifique. Ceux-ci peuvent utiliser du matériel spécifique comme le VSC 2000 (Video Spectral Comparator), réaliser des Chromatographies sur Couches Minces pour différencier des encres, ou encore utiliser l’ESDA. Toutes ces analyses peuvent donner des indications sur un document mais elles ne permettent pas d’identifier le scripteur.

En tant qu’expert en écriture, nous sommes surtout requis pour comparer des écritures et identifier un scripteur.

Pour devenir expert en écriture près d’une cour d’appel, doit-on obligatoirement obtenir un DU d’expert en écriture ?
De nombreux experts inscrits n’ont pas de diplôme spécifique « d’expert en écriture ». Certaines qualifications peuvent s’avérer insuffisantes pour exercer.

Pensez-vous alors qu’il faut modifier le décret 23 décembre 2004 pour les experts en écriture et exiger un diplôme spécifique ?
Il faudrait surtout qu’il n’ y ait pas de confusion entre la graphologie et l’expertise en écriture et que les magistrats, lors de l’examen des dossiers, contrôlent soigneusement la solidité du diplôme des candidats.

Le Diplôme Universitaire spécifique de Paris Descartes semble adapté, qu’en pensez-vous ?
Oui, c’est justement suite aux lacunes concernant les formations d’expert en comparaison d’écriture que l’IRCGN a mis en place ce DU en 1993. J’interviens régulièrement lors des formations.

Quelles sont les limites de l’expertise en comparaison d’écriture selon vous ?
Plusieurs facteurs vont influencer ou limiter la portée de notre conclusion. Ces facteurs sont le type d’instrument utilisé, le support, le manque de matériel de comparaison….

Comment présentez-vous vos conclusions ? Utilisez-vous des probabilités pour présenter vos résultats ? Vous arrive t-il d’identifier formellement un scripteur ?
Il m’arrive d’avoir des conclusions fermes, je donne ainsi mon avis d’expert judiciaire. Je n’utilise pas les probabilités, cela me semble impossible de les utiliser avec succès pour ce type d’expertise. Des erreurs ont d’ailleurs été commises par le passé, comme dans l’affaire Dreyfus où Poincaré a bien montré les limites des probabilités dans ce domaine.

Utilisez-vous un protocole ou une procédure que vous suivez pour toutes vos expertises ?
Oui, toujours. Il est très important d’utiliser un protocole durant toute l’expertise. Même l’interprétation des résultats doit être soumise au protocole. C’est ce qui garantit la fiabilité de l’expertise. J’utilise une méthode d’essai en comparaison d’écritures ayant eu l’accréditation du COFRAC en 2007.

Connaissez-vous le contexte/l’affaire quand vous réalisez une expertise ?
Cela dépend de l’affaire. Pour des affaires de lettres anonymes par exemple, il peut être utile de demander des précisions aux services d’enquête pour établir un profil de « corbeau » et élargir la liste des suspects potentiels. Dans les autres affaires, il vaut mieux faire abstraction du contexte pour ne pas être influencé par les juges ou les policiers qui ont parfois leur opinion.

Dans l’affaire Grégory, des experts successifs ont eu des conclusions différentes sur l’auteur des lettres anonymes (d’abord LAROCHE puis VILLEMIN) qu’en pensez- vous ?
C’est une affaire sensible et l’instruction est encore ouverte, il est délicat de se prononcer sur ce dossier.

Avez-vous souvent témoigné devant les tribunaux ?
Je n’ai témoigné qu’une seule fois. Il est en fait très rare de témoigner devant les tribunaux. Un collègue expert judiciaire en écriture n’a témoigné qu’une seule fois devant un tribunal, en 17 ans de carrière.

Pouvez-vous me donner un exemple d’une affaire qui vous a marqué ?
Le 18 avril 2006, à Castillon-la-Bataille près de Bordeaux, les gendarmes retrouvent à son domicile le corps sans vie d’une femme de 48 ans, lardé d’une quinzaine de coups de couteaux et le crâne défoncé par une poêle à frire.
Un message énigmatique était inscrit sur la victime au marqueur « ma première est ». Mes compétences de graphologue et d’expert judiciaire en écriture/document ont d’abord permis de dresser un profil du scripteur (instable, atypique, solitaire et pouvant connaître un problème d’ordre sexuel). Les gendarmes ont ensuite interpellé un homme de l’entourage de la victime correspondant à ce profil. Lors de la garde à vue, la comparaison d’écriture entre les écrits du suspect et le message inscrit sur le corps de la victime s’est révélée positive. Devant ces éléments, le suspect a reconnu les faits avant même que l’ADN retrouvé sur le lieu du crime vienne confirmer ces aveux.