Interview du Professeur Margot

Professeur Margot, directeur de l’Ecole des Sciences Criminelles de Lausanne

Le Professeur Margot, présentant un parcours intellectuel impressionnant, a contribué de façon remarquable au progrès de la criminalistique. Bénéficiant d’une reconnaissance internationale grâce à une carrière hors du commun, le Professeur Margot nous a accordé du temps afin de répondre à nos questions. La qualité de ses travaux, inspirant étudiants et chercheurs, le place parmi les figures dominantes dans le secteur des sciences criminelles.

Professeur Margot Université Lausanne Police Scientifique

D’où vous est venu cet intérêt pour la Criminalistique ? Quel a été votre parcours avant d’arriver à l’Institut de Police Scientifique de Lausanne (Suisse) ?

L’intérêt premier était l’interdisciplinarité et la polyvalence. J’étais passionné par les Sciences et également fasciné par les techniques, le droit et l’imagerie. Ce sont des domaines que l’on retrouve dans la criminalistique. Cela a été l’intérêt principal, avoir des études pluridisciplinaires. J’ai commencé mes études à l’Institut de Police Scientifique de Lausanne à la sortie de la maturité (équivalent du baccalauréat Français). A l’époque cela s’appelait le « Diplôme de Police Scientifique et de Criminologie », qui était une formation universitaire de 4 ans. C’est au cours de ces études que j’ai eu l’occasion de faire un stage en Grande-Bretagne dans un laboratoire qui était alors en plein développement, celui de Birmingham du Forensic Science Service. C’est là que j’ai été confronté à des choses qu’on ne faisait pas encore à Lausanne et aussi d’autre part aux premiers cas associés aux attentats de l’IRA (Armée Républicaine Anglaise) sur le sol anglais. Cela a attiré mon attention sur une formation qui venait de se créer en Grande Bretagne qui était le Master de Forensic Science dispensé à Strathclyde University à Glasgow que j’ai obtenu. Vers la fin de mon master, ma volonté était de partir aux États-Unis. Cependant, le directeur du programme m’a offert une place de doctorant.

« J’ai dirigé le projet qui a conduit à la création de la lampe polilight© et à de nombreuses méthodes de détection des traces digitales »

Un an et demi après, mon directeur de thèse quittait l’université. Je me suis retrouvé seul et j’ai dû prendre une partie de l’enseignement que mon directeur de thèse dispensait. Suite à cela, je voulais connaître l’expérience Nord Américaine. J’ai donc postulé pour différents postes pour finalement me retrouver à Salt Lake City dans l’Utah où j’ai eu l’occasion de travailler pendant 2 ans dans un laboratoire de toxicologie forensique. Il s’agissait d’un laboratoire de toxicologie humaine qui possédait tout un secteur dédié aux poisons, aux empoisonnements aux morts suspectes par des toxiques. J’y suis resté deux ans et suis revenu en Suisse où j’ai eu l’occasion de rejoindre le laboratoire du Professeur Kovac, grand spécialiste de chimie analytique, en particulier de chromatographies. Dans le groupe, il y avait notamment le prix Nobel de chimie AJP Martin. Pendant deux années, j’ai fait beaucoup de chimie analytique et en particulier des méthodes de séparation analytique. A cette époque l’avenir de ma carrière n’était pas encore dessiné et j’ai vu une annonce en Australie qui était pour un projet qui demandait des connaissances en chimie analytique et en sciences forensiques. J’ai soumis ma candidature un peu par jeu et j’ai été retenu pour le poste. Il s’agissait de diriger un groupe de recherche focalisé sur les traces et empreintes digitales. C’est ici que j’ai dirigé le projet qui a conduit à la création de la lampe polilight© et à de nombreuses méthodes de détection des traces digitales. J’étais en Australie quand le poste de Professeur s’est ouvert à Lausanne, j’ai postulé et me suis retrouvé à la tête de l’Ecole qui m’avait vu partir plus de dix ans auparavant.

L’Institut, aujourd’hui Ecole des Sciences Criminelles (ESC), forme de nombreux étudiants chaque année, combien avez-vous d’étudiants et de doctorants aujourd’hui ?
Aujourd’hui nous avons environ 550 étudiants (bachelors, master et doctorat confondu). Nous avons plus de 80 doctorants.

Quels sont les principaux recruteurs de ces nouveaux diplômés ?
Ce sont à près de 60 à 70 % les services de police et les service techniques ou laboratoires. Mais c’est aussi le domaine du privé, les assurances, les banques, les grandes industries… On a plusieurs emplois à l’heure actuelle dans le domaine de la contrefaçon, fédération horlogère, industrie pharmaceutique, etc… Pour les aspects criminologiques on a des personnes qui travaillent dans les statistiques criminelles, dans les prisons et des personnes qui font uniquement de la criminologie.

Vous avez reçu la médaille Douglas M. Lucas en 2011 mais aussi un doctorat honorifique de l’université du Québec à l’occasion d’un colloque international sur la Criminalistique, que représentent pour vous ces distinctions et à quoi correspondent-elles ?
La médaille Douglas était un honneur très particulier car elle est décernée par l’Académie Américaine des Sciences forensiques seulement tous les trois ans donc il y a peu de personnes qui ont eu cette distinction et effectivement le fait de la recevoir était un grand honneur car c’est une reconnaissance de l’ensemble de ma carrière. C’était d’autant plus un plaisir et un honneur que la médaille m’avait été remise par Douglas Lucas lui même, avec qui j’avais eu l’occasion de travailler par le passé, même si celui ci n’était pas membre du comité qui décernait la médaille. C’était donc un grand plaisir. Pour ce qui est du doctorat honoris causa, c’est aussi une reconnaissance importante, c’est le doctorat le plus élevé que les universités peuvent décerner, donc c’est un grand honneur.

Vous avez travaillé en tant qu’expert dans des affaires très médiatiques comme l’affaire Grégory ou l’affaire Seznec, ces affaires vous ont-elles laissées des souvenirs particuliers ?
Je n’ai pas travaillé directement sur l’affaire Grégory mais j’ai été mandaté pour voir si sur la base du dossier il y avait des démarches que l’on pouvait imaginer vu les avancées scientifiques que l’on avait effectuées ces dernières années. Donc je n’ai pas vraiment travaillé sur cette affaire, j’ai plutôt eu le rôle de conseiller.

« Le fait de pouvoir se pencher sur un tel dossier 70 ans plus tard, de voir tout ce qui avait été préservé et tout ce qui pouvait être découvert et détecté dans cette affaire était passionnant »

En revanche l’affaire Seznec était plutôt mémorable pour la bonne raison que cette affaire a été considérée pendant près de 70 ans comme une des grandes erreurs judiciaires françaises. Être nommé par la Cour de Cassation avec un groupe d’experts était une expérience tout à fait intéressante. Le fait de pouvoir se pencher sur un tel dossier 70 ans plus tard, de voir tout ce qui avait été préservé et tout ce qui pouvait être découvert et détecté dans cette affaire était passionnant. Des traces de foulages avaient pu être mises en évidence grâce à l’ESDA. On avait aussi pu détecter des transferts d’encre ce qu’on ne pouvait pas observer en 1923 quand l’affaire avait eu lieu.

Y a t-il d’autres affaires qui vous ont marquées en tant qu’expert ?
Toutes les affaires britanniques avec en particulier le « Bloody Sunday »en Irlande du Nord qui date d’il y a plus de 40 ans. Pour rétablir la paix en Irlande du Nord le gouvernement de Tony Blair avait proposé un accord de paix (accord du vendredi saint en avril 1998). A l’occasion de cet accord de paix, les Irlandais exigeaient que l’on fasse la lumière sur ces événements du Bloody Sunday où 14 Nord Irlandais républicains avaient été tués par l’armée britannique. Il s‘agissait de réétudier cette affaire et de superviser toutes les démarches scientifiques. Dans une certaine mesure, il fallait faire la lumière sur ce qu’il s’était passé à ce moment là. Cela a été un cas sur lequel on a travaillé de nombreuses années, plus de 5 ans, et dont l’issue complète, je l’ai encore vu dans la presse il y a une dizaine de jours, n’est pas aboutie.

« Ce sont de grandes affaires qui laissent de gros souvenirs »

Quelles doivent être les qualités fondamentales de l’expert en criminalistique ?
La première est d’être curieux et la deuxième est d’avoir une bonne imagination car l’on est confronté à des événements que l’on n’a pas vu et donc il faut essayer de les imaginer. Pas une imagination sans limite mais cadrée par des observations scientifiques. Il faut aussi savoir observer, et avoir de bonnes qualités de savoir et de raisonnement.

Directeur de l’Institut de Police Scientifique de Lausanne depuis 1986, vous avez vu naître et même donner naissance à de nombreuses techniques criminalistiques, notamment dans la détection et révélation des traces papillaires. Pensez-vous que le champ des découvertes est encore large dans le domaine des traces papillaires ?
Il y a toujours la qualité de détection qui peut être renforcée sur plusieurs types de surfaces. il y a maintenant toute une série de recherches qui sont faites dans le développement de réactifs aux nanoparticules qui permettent théoriquement d’augmenter le signal par rapport au bruit de fond, d’augmenter la sélectivité et ça c’est des domaines dans lesquels il y a des progrès. Je pense aussi qu’il y a des progrès à faire dans le processus d’identification. Typiquement, comment est-ce qu’on gère la question des bases de données qui sont gigantesques et donc augmentent le risque, lorsque les traces ne sont pas de très bonne qualité, d’avoir des empreintes proches mais pas identiques. On doit progresser pour savoir gérer ce genre de problème.

Dans quels domaines de la criminalistique a t-on encore le plus à progresser ?
Tous les domaines ont besoin de travaux, je pense que l’un des plus grands problèmes est que le spécialiste en criminalistique a un rôle généralement subalterne alors que la criminalistique a énormément à donner en phase d’investigation et en phase d’enquête. Comprendre la portée de l’ensemble des traces est aussi un domaine dans lequel on doit progresser mais aussi apprendre à gérer cette information dans la perspective de nourrir le renseignement et la conduite opérationnelle.

« Il y a beaucoup de progrès à faire »

L’arrivée de l’identification par les traces génétiques a révolutionné la police scientifique, quels sont à votre avis les avantages et les faiblesses de l’identification à partir des profils génétiques ?
Pour moi l’identification par les traces génétiques n’est pas une révolution. On a eu simplement un outil supplémentaire qui permettait d’identifier à partir d’une trace, la source de cette trace. Donc, en mon sens, cela a été une évolution plutôt qu’une révolution car cela permet d’exploiter des éléments qu’on ne pouvait pas exploiter ou moins bien auparavant. Le principal avantage est qu’il y a une identification directe de la source. Cependant selon moi, le gros problème est que l’on focalise tout sur la trace biologique et l’ADN sans même se poser des questions sur quelle est l’information qui serait la plus utile. On favorise une trace au détriment de toutes les autres alors qu’il s’agit d’une trace parmi d’autres.

Comment voyez-vous l’évolution de la criminalistique dans les dix ou vingt prochaines années ?
Je la vois s’éloigner de la position de fournisseur de preuve à un rôle qui est beaucoup plus stratégique au sein des services d’enquête c’est à dire permettre de conduire les enquêtes par le renseignement voir l’ensemble de la conduite de police par le renseignement ce qu’on appelle l’ « Intelligence Led Policing ». C’est là que je vois l’impact le plus grand car l’on commence à comprendre finalement comment gérer un ensemble de traces pour nous donner des informations, non plus sur un cas unique, mais sur des phénomènes criminels auxquels on est confronté. L’un des grands problèmes que tous les organes de police ont, est de lutter contre le crime organisé, contre une série criminelle, contre les bandes organisées et contre les trafics car généralement les victimes ne sont pas associées aux criminels eux même et il n’ y a pas de relation directe. La compréhension de ces phénomènes passe par les traces qui permettent de lier tous ces cas entre eux. Je pense que c’est là que l’on verra la plus grande évolution ces 15 ou 20 prochaines années.

« La compréhension de ces phénomènes passe par les traces qui permettent de lier tous ces cas entre eux »

On commence à en récolter les fruits en Suisse car cela fait environ une douzaine d’années que l’on a des prototypes en fonction. On commence à avoir des résultats qui sont assez extraordinaires sur les séries de cambriolages, divers trafics de stupéfiants et tout ce qui touche les infractions en série. Cela touche le crime organisé où les polices nationales n’ont souvent que peu de prise. De temps en temps, les services de enquêteurs ont « un gros coup » mais globalement c’est plutôt par accident que parce que l’on ciblait et connaissait véritablement le phénomène. Le rôle de la criminalistique serait d’avoir un impact sur les phénomènes et non plus seulement comme facteur de résolution de cas.

La police scientifique se rapprocherait donc de l’analyse criminelle ?
Je pense que les données que la criminalistique apporte sont des données qui sont très riches du point de vue de l’analyse criminelle et je pense que là il y aura un impact indéniable ces prochaines années

Edmond Locard n’a jamais vraiment pu quitter sa passion pour la criminalistique. Dès son départ en retraite, il ouvrait un cabinet privé d’expertise. Comment voyez-vous votre départ à la retraite ?
Je ne pense pas que je prendrai un mandat d’expertise pour la bonne raison que l’Institut continue à avoir du personnel qui fait de l’expertise donc je ne vais pas lui faire une concurrence loyale ou déloyale. Je viendrai peut-être comme consultant. J’ai également quelques publications et un livre en préparation. Sinon je vais passer plus de temps sur des choses que j’aime comme la mycologie, les voyages et le bridge !

© Réalisé le 29/10/2013 par www.police-scientifique.com, tous droits réservés