Skinner, condamné à mort, sauvé par l’ADN ?

Condamné à mort en 1995, ce « bad boy » du Texas a deux fois déjà, échappé in extremis à l’exécution. Les tests ADN, enfin acceptés, mettront-ils fin à son calvaire?

24 mars 2010, trente-cinq minutes avant l’injection mortelle, l’execution a été suspendue…

C’est un coupe-vent beige, taché de sueur et de sang. Il a été retrouvé près du corps de Twila Busby, 41 ans, assassinée chez elle, à Pampa, Texas, dans la nuit du 31 décembre 1993, comme ses deux fils adultes, handicapés mentaux. Ce blouson n’appartenait pas aux victimes. Ni à Hank Skinner, détenu dans le couloir de la mort depuis dix-sept ans pour ce triple meurtre qu’il a toujours nié.

Placé sous le scellé 005118 avec une quarantaine d’autres indices, il aurait dû être soumis aux tests ADN, que Hank Skinner réclame sans relâche depuis dix ans. Le 21 juin dernier, la justice américaine a enfin accédé à sa demande. Mais le blouson ne lui sauvera pas la vie : il a disparu. En revanche, de minuscules bouts d’ongles, impeccablement conservés, vont pouvoir être analysés, ainsi qu’une quarantaine d’autres prélèvements, qui n’avaient jamais été exploités jusqu’ici.

L’affaire la plus emblématique des controverses judiciaires américaines

Enquête bâclée, avocat négligent et procès expéditif : encore un raté dans cet imbroglio qui fait de l’affaire Skinner la plus emblématique des controverses judiciaires américaines.
C’est un bel exemple de la justice telle qu’elle est pratiquée au Texas. Dans n’importe quel pays civilisé, cela déboucherait sur un autre procès. Mais aux Etats-Unis, cela n’émeut personne », s’indigne David Protess.

Chaleureux et exigeant, ce professeur de journalisme à l’université de Northwestern, à Chicago, fait travailler depuis des années ses étudiants sur de possibles erreurs judiciaires : « On prend des dossiers de condamnés qui clament leur innocence, et on refait toute l’enquête. » Ce n’est pas le combat pour l’abolition de la peine de mort qui l’anime : « C’est vraiment le travail d’investigation journalistique qui m’intéresse, la recherche de la seule vérité. »

Deux fois, il a échappé in extremis à l’exécution

Du bon boulot : sans son obstination et celle de Rob Owen, l’avocat principal, Hank Skinner serait sans doute mort depuis longtemps. Après dix années de recherches et sept voyages au Texas, les nouveaux éléments révélés par les étudiants ont réussi à ébranler les juges de la Cour suprême, puis ceux de la cour d’appel du Texas : deux fois déjà, le condamné a été transféré du couloir de la mort de l’Unité Polunsky à celle de Huntsville, la chambre d’exécution la plus active du pays. Il a rencontré le prêtre, avalé son dernier repas. Chaque fois, l’exécution a été suspendue. Le 24 mars 2010, trente-cinq minutes avant l’injection mortelle, puis le 7 novembre 2011, les magistrats pris de doute ont déclaré qu’il fallait réexaminer le dossier.

« C’est un miracle si mon mari est encore en vie », soupire Sandrine Ageorges-Skinner, une Française, qui correspond avec Hank Skinner depuis 1996 et l’a épousé par procuration en 2008. « Il a la chance d’avoir une formidable équipe de défense qui ne lâche rien. » Elle le reconnaît pourtant, « Hank n’est pas un client facile ». Caractère bien trempé, rire nerveux et yeux pétillants, cette forte tête dénonce sans relâche les conditions de détention, harcèle ses avocats et tarabuste ses proches. Grand lecteur, il est devenu féru de philosophie, de spiritualité et de droit. « C’est l’un des types les plus intelligents que je connaisse », ajoute David Protess, qui correspond régulièrement avec lui. Hank Skinner dit qu’il n’a plus peur de la mort. Mais il est plus déterminé que jamais à faire éclater la vérité.

« C’est vraiment le Far West, là-bas »

Bien sûr, ces tests ADN tant attendus sont une première lueur. Aux Etats-Unis, ils ont déjà permis d’innocenter 273 inculpés, dont 17 condamnés à mort ; quelquefois trop tard, comme dans le cas de Frank Lee Smith, mort d’un cancer dans sa cellule dix mois plus tôt. Mettront-ils fin au calvaire de Hank Skinner ? Sandrine Ageorges ne veut pas se réjouir trop vite : « Je n’ai aucune confiance dans ce système. C’est vraiment le Far West, là-bas. » Cette infatigable militante abolitionniste, qui a donné une portée internationale à ce dossier, est persuadée que la police et les juges de Pampa en veulent à ce rebelle qui les a toujours nargués. Mais la vérité est sans doute plus triviale : « En fait, ils sont depuis le début totalement convaincus de sa culpabilité et ne voient aucune raison de perdre du temps et de l’argent à chercher plus loin », affirme Rob Owen. […]

Publié le 08/08/2012 par Natacha Tatu © http://tempsreel.nouvelobs.com