Professeur Moisan, directeur de l’IGNA

Cet interview a été réalisée peu de temps avant la mort accidentelle du Professeur Moisan, directeur de l’IGNA, le 17 août 2012 à l’âge de 54 ans. Il était notamment l’un des premiers en France à procéder à l’expertise génétique à des fins médico-légales.

Questions au professeur Moisan, directeur de l’Institut de Génétique de Nantes Atlantique (IGNA)

Depuis quand l’IGNA existe-t-il et combien de personnes y travaillent actuellement ?

L’IGNA a été fondé en 2003. 72 personnes y travaillent actuellement dans deux laboratoires à Nantes et Marseille. La majorité des personnels travaillent à Nantes (environ 65 personnes).

Quels-sont les profils/niveaux d’étude de vos biologistes ?
Les profils sont très différents : docteurs en science (tous les experts judiciaires de l’IGNA possèdent une thèse), ingénieurs en biotechnologie, ingénieurs en biologie titulaires de DESS ou DEA, techniciens possédant un BTS ou une licence pro, un ingénieur qualité, des personnels administratifs, un comptable, des commerciaux, un informaticien. Des personnels qualifiés réalisent des expertises en génétique mais aussi en informatique, en traces digitales ou même en morphoanalyse de traces de sang comme le héros de la série Dexter, à la différence que celui qui travaille pour nous n’est pas un criminel !

Professeur Moisan IGNA police scientifique génétiqueEn plus des analyses ADN, vous réalisez donc des recherches de traces digitales ou des recherches de données informatiques effacées ?
Oui, ces différentes expertises nous donnent une conception globale du scellé. Nous avons développé des protocoles pour que chaque expert dans un domaine préserve les traces d’un autre domaine. Par exemple, lors de l’analyse d’un ordinateur : on cherchera de l’ADN sur le clavier, des traces digitales sur l’écran et on exploitera le disque dur pour connaître les données informatiques. Notre cœur de métier reste l’ADN mais nous réalisons des prestations annexes pour répondre aux demandes des requérants (OPJ, procureurs, substituts des procureurs, gendarmes et juges d’instructions). C’est plus facile au niveau procédural et logistique (cout moindre) et cela améliore la qualité de traitement

Combien traitez-vous de dossiers par an et de quels types ?
Je ne parle pas en termes de dossiers mais de scellés car un dossier peut contenir 1 ou 50 scellés. Nous traitons entre 15 et 20 000 prélèvements, hors prélèvements ADN sur Kit FTA qui représentent 100 000 scellés de plus par an.

Quels types de prélèvements sont pauvres en d’ADN nucléaire mais contiennent de l’ADN mitochondrial ?
Cela reste du cas par cas, mais en règle générale il s’agit de prélèvements anciens et dégradés. Sur un prélèvement, nous essayons en première intention de trouver de l’ADN nucléaire, sinon nous essayons de trouver de l’ADN mitochondrial. Sur certains prélèvements nous savons que nous trouverons uniquement du mitochondrial comme les cheveux et les poils sans bulbes.

Quel est le coût d’une analyse d’ADN mitochondrial comparée à une analyse d’ADN nucléaire ?
Cela dépend du prélèvement analysé. L’analyse d’un cheveu ou d’une tache de sang est beaucoup plus simple que l’analyse d’un ossement. Sur un ossement qui est le prélèvement le plus complexe, établir un profil ADN mitochondrial complet sur les deux zones que l’on étudie, c’est de l’ordre de 500 euros. Sur une trace de sang, l’établissement d’un profil génétique va couter 200 à 220 euros environ, moitié moins que l’établissement d’un profil ADN mitochondrial. On fait beaucoup moins d’ADN mitochondrial, c’est plus long et plus couteux, la gestion est moins automatisée.

Dans l’affaire Chanal, en 1995, le juge demande aux experts de travailler sur des cheveux contenant des bulbes. Malgré la présence de cheveux avec bulbes et donc de cellules nucléés, aucun ADN nucléaire n’est mis en évidence, comment peut-on l’expliquer ?
A l’époque, les performances techniques n’étaient pas celles d’aujourd’hui et nous n’avions pas la même expérience. De plus, le fait de trouver un bulbe ne signifie pas automatiquement la réussite de l’expertise. Si j’arrache un cheveu de ma tête et que je l’analyse directement, le bulbe est frais, le résultat sera très certainement positif. En revanche, si j’analyse un cheveu retrouvé dans un véhicule, il peut être ancien et même s’il contient un bulbe, la réussite n’est pas garantie. L’ancienneté et le fait que le cheveu ait pu être exposé aux UV (ce qui détériore l’ADN) peuvent faire qu’il n’y ait plus assez d’ADN.

En 1998, vous avez participé à l’analyse des cheveux de l’affaire Chanal. Comment avez-vous décidé d’utiliser la technique de l’ADN mitochondrial et l’aviez-vous déjà utilisée auparavant ?
On avait été les premiers à utiliser cette méthode en France, en 1994. J’avais envoyé des collaborateurs dans les laboratoires de l’armée américaine, chez un certain Mitch Holland, qui était un des pionniers de l’utilisation de l’ADN mitochondrial puisque lui travaillait sur des restes de soldats américains qui étaient tombés au Vietnam. Les experts de l’armée devaient identifier des soldats qui étaient parfois restés 20 ans dans des conditions météorologiques difficiles (corps dans des rivières par exemple). Les experts avaient donc développé des protocoles pour analyser ces restes humains et récupérer de l’ADN. Nous avons ramené cette technique en France. A partir de ce moment-là, on l’a utilisée assez régulièrement sur demande des magistrats ou des policiers.

La conclusion donnée dans l’affaire Chanal par le CHU de Nantes était la suivante « Nous avons pu montrer la présence des éléments pileux de Pierre Chanal, Paläzs Falvay, Patrice Denis et Patrick Gache ». Cette conclusion n’était-elle pas trop catégorique ?
Nous avions du formuler ça un peu différemment car nous étions très prudents. Nous disions que nous avions retrouvé un « ADN identique à celui de » et on exliquait bien qu’il s’agissait d’ADN mitochondrial et donc qu’il y avait une certaine fréquence dans la population et que d’autres personnes de la lignée maternelle pouvaient avoir ce même ADN. C’est toujours ce que nous répondons lorsque nous identifions un ADN mitochondrial. C’est d’ailleurs toujours la question que l’on nous pose lorsqu’on établit un mitotype : « Cet ADN appartient’il à M. Dupont ? ». Soit il est différent et nous pouvons répondre par la négative, soit il est identique et nous répondons que nous avons trouvé un ADN mitochondrial identique à celui de M. Dupont. Nous essayons ensuite de relativiser ce résultat avec des phrases d’explication comme « dans la population il y a telle ou telle fréquence », « dans la population, cet ADN peut appartenir à quelqu’un d’autre de la même lignée maternelle », on donne toujours ce genre de précisions.

Dans le rapport du CHU de Nantes, quelle base de données avait été utilisée pour déterminer la fréquence d’apparition des mitotypes (1657 individus)?
Il s’agissait d’une base de données internationale, coordonnée par l’armée américaine ou le FBI. La banque de données était alimentée par des laboratoires qui participaient à cette étude et elle contenait surtout les ADN mitochondriaux d’individus Européens et Nord-Américains. Depuis, cette base de données s’est très largement enrichie et reste accessible aux laboratoires qui veulent l’utiliser.

Considérez-vous que ces analyses d’ADN mitochondrial étaient une lourde charge contre le principal accusé de ce dossier ? Qu’auriez-vous répondu à l’avocat qui aurait pu vous dire « de très nombreuses personnes ont le même ADN mitochondrial, cette analyse n’est pas probante » ?
On ne peut pas refaire le procès aujourd’hui mais ce qui est sûr c’est que les analyses ADN n’étaient pas à décharge mais à charge. L’expertise de l’ADN mitochondrial aurait sans doute était « le » moment clé du procès. J’avais travaillé plus d’une semaine sur ce dossier pour arriver au procès en connaissance de cause. Le fait de trouver un ADN mitochondrial d’une victime aurait été un élément à charge mais loin d’être déterminant. Dans ce dossier,ce qui me semblait plus intéressant, et c’est ce que j’aurai signalé aux avocats qui m’auraient interrogé sur cette expertise, c’est le cumul des correspondances d’ADN mitochondriaux. Il était en effet étonnant de retrouver plusieurs ADN mitochondriaux qui correspondaient chacun à une victime. Statistiquement, c’est un évènement peu probable du fait du hasard.

Pouvez-vous me donner un exemple d’expertise où l’ADN mitochondrial a été déterminant ?
Régulièrement, l’ADN mitochondrial permet de réaliser des identifications de cadavre. L’ADN mitochondrial permet souvent d’infirmer ou de confirmer des hypothèses. Une analyse a été reprise médiatiquement dans l’affaire de la filiation de la possible fille d’Yves Montand, du temps du CHU. Le corps d’Yves Montand avait été exhumé et ses ossements avaient été analysés pour comparer l’ADN avec celui de sa fille potentielle. Les résultats des analyses d’ADN nucléaire avaient montré que Mlle Drossart n’était pas la fille de Montand. Ces résultats avaient été contestés. Dans cette affaire, l’ADN mitochondrial des ossements, identique à celui de la sœur d’Yves Montand, avait permis de confirmer qu’il s’agissait bien des ossements d’Yves Montand.

On détecte aujourd’hui des quantités beaucoup plus faibles d’ADN, on travaille sur des prélèvements fortement dégradés ou même qui sont passés sous l’eau, quels sont, à votre avis, les évolutions à prévoir ?
Je pense que l’on va encore s’améliorer sur la sensibilité, on pourra très certainement travailler sur de moins en moins d’ADN. La contrepartie, c’est que l’on sera sujet à détecter plus de contaminations. La deuxième grosse évolution, c’est à mon avis la rapidité d’exécution des analyses. Je pense que dans l’avenir les policiers pourraient être équipés d’appareillages qui leur permettraient de tester la salive d’une suspect en une vingtaine de minutes. Ils pourraient ainsi établir un profil génétique et détecter les fraudes d’identité.

Actuellement, hormis sur les marqueurs de sexe et d’origine ethnique, la France interdit de travailler sur les parties codantes de l’ADN. Pensez-vous qu’un jour nous pourrions travailler sur ces parties codantes et établir les caractéristiques physiques d’un suspect (couleur des yeux par exemple) ?
Si on parle du cas particulier de la France, je ne peux pas prévoir l’évolution législative mais je pense que nous sommes très frileux sur le sujet de la génétique et que les lois n’évolueront pas de sitôt. En revanche, cela se fait déjà dans d’autres pays, en Angleterre ou aux Etats-Unis. L’analyse d’une tache de sang peut vous permettre d’en savoir plus sur un suspect comme la couleur de ses yeux ou même la couleur et la forme de ses cheveux (bouclés, crépus, plats..).