Interview de Patricia Tourancheau : le grêlé, le tueur était un flic

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Retrouvez ci-dessous l’interview de Norbert Fleury à Patricia Tourancheau pour le site ©www.police-scientifique.com.

Patricia Tourancheau auteure de « Le grêlé : le tueur était un flic »

Passionnée par la grande énigme du Grêlé ayant mis en échec la brigade criminelle de Paris durant un tiers de siècle, experte ès fait divers, Patricia Tourancheau qui suit l’affaire depuis les années 90, la retrace sous ses multiples facettes à coups de documents inédits et de témoignages de première main. Un récit haletant et terrifiant sur l’une des plus grandes énigmes des dernières décennies, enfin résolue avec l’identification de ce serial killer hors du commun.

 

Pourquoi as-tu écrit sur cette affaire en particulier ? (histoire de contextualiser l’histoire)

J’ai décidé d’enquêter à fond sur Le Grêlé après mon départ de Libération en 2015 car ces dossiers gigognes gardés très secrets étaient difficiles d’accès, les victimes et témoins aussi, et j’ai choisi d’écrire un long récit sur cette affaire car elle me semblait trop méconnue alors qu’il s’agit de l’un des plus grand Cold case français. De plus, contrairement à Guy Georges qui utilisait toujours le même mode opératoire, Le Grêlé m’intriguait encore plus car il était éclectique dans le type de victimes, et dans son mode opératoire. En effet, entre 1986 et 1994, il a commis des homicides sexuels et tentatives très sauvages mais préparés sur des fillettes dans des caves d’immeubles. Il a également approché des adolescentes et des femmes par ruse en se présentant comme policier muni d’une carte tricolore équipé de menottes, d’un talkie-walkie et d’une arme, pour les violer ou les agresser. Enfin, il a perpétré dans le même un double meurtre d’adultes dans le quartier du Marais à Paris avec tortures, garrot espagnol pour l’homme et crucifixion pour la jeune fille au pair allemande. Tous ces forfaits ont été perpétrés à Paris, son terrain de chasse. Mais fin juin 1994, Le Grêlé a aussi kidnappé et séquestré Ingrid, 11 ans, en Seine-et-Marne, et l’a emmenée à 60 km dans une ferme abandonnée dans l’Essonne pour la violer.

L’identification tardive de François Vérove fin 2021 dont l’on découvre, stupéfaits, qu’il était gendarme à la garde Républicaine à Paris de 1983 à 1988 puis policier motocycliste, m’a encore plus incitée à sortir un ouvrage global sur Le Grêlé. Derrière toutes ces affaires que je décris par le menu, ce livre me permet de traiter en creux 35 ans d’enquêtes criminelles et d’évolution de la police technique et scientifique.

Dès le 1er meurtre (Cécile BLOCH en mai 1986), les comparaisons ADN sont évoquées, étant déjà appliquées en Angleterre. On ne peut que faire la comparaison avec l’affaire de Caroline Dickinson (en 1996)

Ce qui est cruel dans ce premier assassinat sexuel de Cécile Bloch, 11 ans, à Paris 19ème le 5 mai 1986, c’est que son grand demi-frère aîné Luc Bloch étudiant en biologie, demande très rapidement à la brigade criminelle de faire extraire l’ADN des scellés. Il leur explique en détail les bienfaits révolutionnaires de l’ADN en criminalistique découverts et utilisés en Grande-Bretagne mais les enquêteurs du groupe Pasqualini qui n’en ont jamais entendu parler, croient à de la science-fiction.  Ils se renseignent auprès du labo de PTS de Paris qui n’est pas plus au courant de l’empreinte génétique… Luc Bloch propose à la juge de faire mener une expertise ADN en Belgique mais on lui refuse, et on argue que les prélèvements biologiques sur sa sœur morte, ont été épuisés pour rechercher le groupe sanguin du Grêlé A rhésus positif. Il faudra attendre dix ans, et les conseils du Dr Pascal du labo de biologie moléculaire du CHU de Nantes aux enquêteurs de la Crim’ pour que le bout de moquette qui recouvrait le corps de Cécile Bloch soit retrouvé et analysé. En 1996, l’ADN du Grêlé est donc caractérisé et matche avec l’ADN du violeur d’Ingrid, de Marianne puis en 2001 avec celui du double meurtrier du Marais.  Pour le frère et le père de Cécile Bloch, la France a perdu dix ans !!! La même année 96, le meurtre de la petite Britannique Caroline Dickinson dans une auberge de jeunesse en Ile-et-Vilaine, et la pression des Anglais qui, eux, disposent depuis longtemps d’un fichier ADN, poussera le juge Van Ruymbeke à prélever toute la population masculine locale pour des comparaisons à grande échelle.

Tu as beaucoup travaillé sur ce dossier et notamment avec des internautes passionnés. Peux-tu évoquer ces échanges et l’idée du vieillissement du portrait-robot qui avait été fait ?

Comme la nature a horreur du vide et que les enquêtes sur Le Grêlé piétinent terriblement dans les années 2000, l’émission de France 2 Non élucidé consacrée à cette énigme suscite sur son forum de très nombreuses réactions d’internautes qui se passionnent pour ce cold case méconnu et se transforment en enquêteurs privés. Ils explorent moult pistes, contactent des victimes, recueillent des témoignages, comparent les portraits-robots à des photos de pompiers, militaires, vigiles etc. L’un d’eux, Dummhet, ingénieur en Suisse, qui part du principe que chaque victime ou témoin a vu quelque chose de réel sur la figure du Grêlé, décide même de passer les différents portraits-robots dans un logiciel de morphing, et d’en tirer des visages mixés en 2003. Puis, comme le temps a passé, il en a vieilli un qu’il a diffusé sur les forums et groupes Facebook consacrés au Grêlé. Ce portrait vieilli (qui s’avèrera assez ressemblant finalement avec François Vérove vieux) a été reproduit dans toutes les émissions et journaux. Au point que tout le monde croyait qu’il s’agissait d’un PR officiel vieilli par la gendarmerie ou la police.

Penses-tu que François VEROVE n’a pas encore livré tous ses secrets ?

Avant de se suicider pour échapper à une convocation et à un prélèvement ADN, François Vérove a laissé une lettre à son épouse où il avoue avoir été ce grand criminel, mais il ne détaille pas ses crimes. Il explique qu’il a réussi à s’arrêter de tuer après un burn-out et une psychothérapie qu’il a suivie en 1997.  Or, les enquêteurs retrouvaient sa trace pour la dernière fois en 1994. Alors quels sont les autres crimes que Vérove a perpétrés durant ces trois années ? Ce mystère fait partie des secrets que François Vérove a emportés dans sa tombe. De plus, tous les spécialistes des tueurs en série s’accordent pour dire qu’il n’a pas pu commencer sa carrière criminelle par un assassinat aussi élaboré que sur Cécile Bloch en mai 1986, et une tentative sur Sarah qu’il a laissée pour morte en avril 1986. Par conséquent, on ne saura peut-être jamais quand et comment a commencé François Vérove.

Livre « Le grêlé : le tueur était un flic » , éditions du Seuil. Patricia TOURANCHEAU

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